Lettre du docteur Philippe Gerrault à
Henry Pierre Bertin
Paris, le 26 mai 1980
Monsieur,
Je tiens à vous remercier pour votre lettre et je me réjouis de votre projet
consacré à la vie et à l’œuvre de Jean Guillaume Ferrée d’un point de vue
artistique. Je vais m’efforcer de répondre à vos questions concernant cet ancien
patient autant que ma mémoire me le permet.
Jean Guillaume Ferrée fut mon patient à plusieurs reprises et ce sur d’assez
longues périodes lorsque je travaillais encore en tant que neurologue au Centre
Hospitalier Spécialisé de Lorquin entre 1962 et 1973. C’est en 1967 que je l’ai
examiné la première fois. À cette époque, Ferrée avait 41 ans et sa maladie en
était déjà à un stade fort avancé. Les signes cliniques de l’ « amnésie rétrograde
temporaire » se manifestent par crises et sont caractérisés par une perte de
mémoire temporairement limitée qui, dans le cas de Ferrée, prenait la forme
d’un véritable voyage dans le temps. Cet état était chez lui de durée limitée et, à
la fin d’une crise, les anciens souvenirs lui revenaient en grande partie.
Imaginez-vous que vous perdiez soudain les souvenirs de vos 10 dernières
années par exemple, cela vous catapulterait involontairement 10 ans en arrière
et vous ferait percevoir cette époque comme étant le présent. Ces signes
cliniques apparaissent rarement et sont incurables médicalement parlant. Ce qui
fait beaucoup souffrir ce type de patients est le flux permanent des changements
que le temps fait subir aux choses et qui restreint énormément leur sens de
l’orientation. Imaginez que vous vous retrouviez 10 ans en arrière : vous ne
reconnaîtriez pas les gens dont vous avez fait la connaissance au cours de cette
période. Les changements survenus dans le paysage urbain vous paraîtraient
absurdes puisqu’ils n’étaient pas là quelques jours auparavant. Votre reflet dans
le miroir ferait apparaître quelqu’un de plus vieux que la perception que vous
avez de vous-même. La perception de ce qui est réel est alors difficile à concilier
avec la perception de ce que l’on croit être réel. Je vais tenter d’expliquer ce
point plus en détails. Notre perception se base sur un principe complexe qui peut
être représenté à peu près de la manière suivante : LA PERCEPTION (la vue,
l’odorat, le goût, le toucher) – LA RECONNAISSANCE (le souvenir) – LA
CATÉGORISATION (danger / pas de danger), et ce qui en résulte : L’ACTION :
danger = fuite / défense – pas de danger = sentiment de sécurité / satisfaction.
Cette représentation très simplifiée montre bien que la composante
CATÉGORISATION est essentielle à l’homme pour lui permettre de s’orienter.
Chez Jean Guillaume Ferrée et d’autres patients souffrant des signes cliniques de
l’ « amnésie rétrograde temporaire », ce facteur est détruit dans sa substance.
La reconnaissance et la catégorisation sont déséquilibrées par le décalage
temporel causé par la perte de mémoire, ce qui provoque naturellement une
grande inquiétude et une peur pouvant aller jusqu’à la panique.
Cette maladie est rarement diagnostiquée en tant que telle et ses conséquences
ont été traitées pendant de nombreuses années à l’aide des méthodes
psychiatriques usuelles de sédation. On ne peut ni calculer la fréquence des
crises subies au cours de la maladie ni les contrôler. On sait que les périodes de
temps varient et peuvent durer entre un et six mois maximum (comme chez
Ferrée), mais les causes de déclenchement des crises n’ont pas encore été
suffisamment étudiées. Chez Ferrée, la maladie n’a été due ni à l’abus d’alcool ni
à d’anciennes fractures mais ce pourrait être le cas chez d’autres patients. Une
fois la crise terminée, les patients se retrouvent à nouveau dans l’ « ère
normale ». Le souvenir de la perte de mémoire peut être plus ou moins présent.
Jean Guillaume Ferrée n’en avait aucun. Il s’installa cependant chez lui une
impression indéfinissable d’inquiétude qui grandit de crise en crise.
Ce qui a particulièrement éveillé mon intérêt fut le fait que Ferrée avait créé un
lieu particulier exerçant un effet positif sur ses signes cliniques – une sorte
d’autothérapie du plus grand intérêt, que je n’ai jamais rencontrée
ultérieurement sous cette forme : dans sa maison natale de Lorquin où il habitait
avec sa mère et sa sœur, il y avait une pièce dans laquelle rien ne devait être
modifié. La position et le rôle de chaque objet y étaient très exactement
documentés. Des centaines de dessins attestent de la méticulosité avec laquelle
Ferrée tentait de consigner chaque coin de cette pièce. La « Capsule de temps »,
ainsi que Ferrée avait coutume de nommer si justement cette pièce, était pour
lui une sorte d’ancre dans le cours du temps, un point d’orientation ne subissant
aucune modification tout au long de ces années, permettant ainsi à Ferrée de s’y
repérer sans aucun problème.
Ses « Manifestations du temps », comme Ferrée désignait ses collages,
assemblages et autres objets, jouaient également un rôle important, ce que l’on
pouvait aussi constater lors de ses séjours en clinique. Lors de son deuxième
séjour au Centre Hospitalier Spécialisé, il commença à découper tous les
journaux, magazines et livres qui lui tombaient sous la main pour en faire des
collages dont il collait une partie aux murs. Comme vous pouvez vous en douter,
cette nouvelle approche thérapeutique visant à laisser faire Ferrée n’est pas
restée sans critiques. Du point de vue de la direction et à cause du contraste vis-
à-vis des méthodes usuelles de l’époque, sont apparus des problèmes avec les
autres patients, le personnel soignant et les collègues. J’ai donc cherché des
alternatives qui permettent de le soutenir dans son comportement visant à figer
son environnement pour pouvoir garder la conscience de son soi propre. On a
permis à Ferrée de se créer un pendant à sa « Capsule de temps », lieu
d’orientation au sein de la clinique, dans l’aile d’un bâtiment qui, pour causes de
restructuration, n’était plus utilisée depuis assez longtemps. Les collages
jouaient pour lui le rôle d’une carte que, pour ma part, je ne réussis jamais à
déchiffrer. Les pages des journaux et les photos découpées s’étalaient d’une
table à l’ensemble du mur. Quelques soient les raisons qui ont poussé Ferrée à
réaliser cette carte, ses effets sur son état psychique étaient étonnants. Il était
concentré tout en restant détendu et les angoisses avaient, temporairement,
presque complètement disparu.
En plus de ces collages, Ferrée fabriqua des maquettes de ses propres lieux de
vie en se concentrant sur les deux antipodes de sa vie à Lorquin : sa maison de
naissance dans la Rue du Général Leclerc et les pièces dans lesquelles ils vivaient
à la clinique. Les maquettes étaient réalisées au détail près : il s’agissait de
miniatures de son environnement dans lequel, fait assez intéressant, il se
reproduisait lui-même également en miniature. Je connais ce phénomène de
« tableau dans le tableau », ou de « se retrouver dans le tableau » en tant
qu’effet multiplicateur d’une représentation lors d’altérations de la conscience.
Pour s’exprimer plus simplement : les choses qui menacent de disparaître sont
inscrites de manière répétée dans la propre conscience de l’individu. Dans le cas
de Jean Guillaume Ferrée, cette forme d’inscription répétée des souvenirs
comprend aussi la représentation de sa propre personne dans les pièces qui lui
sont familières.
Cette manifestation de ses souvenirs atteignit son paroxysme lorsqu’il se
reproduisit lui-même ainsi que sa chambre de clinique en grandeur nature. Ce
fut seulement plus tard que j’appris par sa sœur Marie Ferrée qu’il avait réalisé
une maquette semblable de lui-même dans la « Capsule de temps ». Les deux
maquettes ainsi que son alter ego sont restés à la clinique et y ont été conservés
comme matériel de documentation de ce cas hors du commun.
À sa mort tragique en 1974, l’attention du monde de l’art se porta pendant
quelques temps sur la vie et l’œuvre de Jean Guillaume. Il ne m’appartient pas
de juger si Ferrée fut un artiste ou pas et s’il fait partie des artistes de l’Art brut
ou des Nouveaux réalistes, et il n’est certainement pas primordial de savoir d’où
émane la force créatrice de telles œuvres, comme j’ai pu le constater l’année
dernière lors de l’exposition « Outsiders ». Il semble que ce type d’art doit être
apprécié d’une nouvelle manière. Le cas de Gaston Chaissac pourrait aussi vous
intéresser, bien que je sois certain que vous ayez déjà suffisamment d’idées
propres et d’exemples sur ce sujet. Pour finir, je me permets de citer Luis Buñuel
qui écrivit dans ses mémoires : « Une vie sans mémoire ne serait pas une vie...
Sans mémoire nous ne sommes rien... » . Je pense que c’est la tâche de ceux
qui continuent à vivre de perpétuer le souvenir des morts et c’est dans cet esprit
que je vous souhaite beaucoup de courage et de succès pour votre livre. Dans
l’espoir d’avoir pu vous aider, je vous remercie de votre intérêt et vous prie de
croire en l’assurance de mes plus respectueuses et sincères salutations.
Dr. Philipe Gerrault
Henry-Pierre Bertin : Vie et œuvre
de Jean Guillaume Ferrée, Editions
Tallandier, 1981. Couverture avec
faute d'impression dans le titre à
l'aide du collage Maintenant nous
pouvons inviter tes collègues de
1963.